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Eddy
Lesage Du bonheur en prison
Article paru dans l'édition
du 08.04.08
Il fut trafiquant de drogue et voyou.
En prison, trois anges gardiens lui ont
tendu la main. C'était la première
fois, après une jeunesse saccagée.
En adulte libre et en solitaire, il voudrait
traverser l'Atlantique à la rame
C'est une histoire de voyou qui tord le
cou à la fatalité de la
récidive. Eddy Lesage, trafiquant
de drogue, a été condamné
à cinq ans d'emprisonnement pour
avoir tabassé un homme. Il vient
de se marier. Travaille comme serveur
dans une brasserie parisienne. «
La prison, dit-il, a été
un moment magnifique . Une renaissance.
» En témoigne son projet,
né en cellule : la traversée
de l'Atlantique à la rame, en solitaire.
Des Canaries aux Antilles, 5 400 km, poussé
par les alizés, soixante jours
et soixante nuits au moins, « comme
un détenu, à accepter sans
relâche son environnement afin de
s'y adapter ».
Son avocate, Brigitte Sillam : «
En garde à vue, j'ai vu un homme.
A sa sortie de prison, j'en ai vu un autre.
» Lui résume : « J'ai
transporté des tonnes de shit.
Je n'y suis pas retourné. »
L'histoire du garçon perdu Lesage
n'est pas un conte. Elle montre à
quels fils ténus tient une réinsertion.
Sur 30 000 prisonniers, près de
la moitié retournent en cellule
cinq ans après leur libération.
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A Soissons (Aisne),
les grands-parents sont forains
et brasseurs. Les parents d'Eddy
divorcent lorsqu'il a 4 ans. La
mère, une ancienne infirmière
psychiatrique, devient gérante
de bar et suit son nouveau compagnon,
un militaire, à Djibouti.
Le beau-père cogne. Le petit
garçon est réveillé
le matin par des claques. Au retour
en France, la violence s'accroît,
jusqu'à détruire l'adolescent.
« J'ai toujours cru que j'étais
coupable ; à un moment, il
faut sortir tout cela ; c'est ce
que j'ai pu faire avec l'aide des
autres. » Eddy Lesage est
alors champion d'Ile-de-France de
motocross. Les compétitions
sportives et le travail au bar de
sa mère emplissent ses semaines.
Il quitte le collège, à
15 ans, en 5e.
Quand un mauvais accident le laisse
dans le coma, deux ans plus tard,
le jeune homme commence une grave
dépression. A 18 ans, il
vit dans la rue. « J'ai travaillé
en discothèque. J'ai rencontré
des gens qui venaient tous les soirs
claquer des millions et consommer
de la cocaïne. Et je me suis
dit : pourquoi j'en vendrais pas
? » Eddy change de monde pour
le banditisme : valises de billets,
palaces, grosses voitures. L'ancien
sportif « tape beaucoup »,
lui aussi, dans la cocaïne.
Cette vie, « c'était
un suicide à petit feu »,
convient-il.
En 1999, il est placé en
détention provisoire pour
tentative d'assassinat, après
avoir accepté un «
contrat » pour frapper un
homme soupçonné d'atteintes
sexuelles sur sa fille. L'affaire,
qui relevait des assises, finira
devant le tribunal correctionnel.
Au procès, Eddy a demandé
pardon. La victime a pardonné.
« C'était un dossier
pourri, avec des gens du milieu
et quelqu'un qui s'est laissé
entraîner dans un règlement
de comptes personnel, relate Me
Sillam. Il a travaillé sur
lui-même et l'a compris. A
partir de ce moment-là, la
prison n'avait plus aucun intérêt
dans son cas. » |
Une juge l'a compris aussi, qui l'a libéré
sous caution après vingt-huit mois.
Entre cette libération, en 2001,
et le procès, fin 2002, le jeune
homme a relancé un restaurant dans
le parc de Saint-Cloud. A la maison d'arrêt
de la Santé, à Paris, Eddy
Lesage a évité les mauvaises
rencontres. Son codétenu, violé
en prison, l'avait affranchi des pièges.
Puis trois personnes ont joué un
rôle décisif dans sa rédemption.
Son avocate d'abord. Leurs premières
rencontres ont été houleuses.
Lui, agressif, menteur. Elle, pas du genre
complaisant. « Combien de fois m'a-t-il
demandé pourquoi je ne déposais
pas de demande de remise en liberté
! Je lui disais : «T'es pas encore
tombé au fond du trou.» »
La psychologue, ensuite, lui a fait «
vomir » son histoire d'enfant. Lui
qui ne savait plus écrire a noirci
des pages en cellule. Me Sillam lui a
mis un premier livre en main - Et si c'était
vrai ?, de Marc Lévy. Il s'est
inscrit à l'examen d'entrée
à l'université, par correspondance.
La troisième main tendue fut celle
d'un homme de Dieu, Brice Demyé.
Cet aumônier protestant, qui a monté
Les Métamorphoses d'Ovide avec
des jeunes détenus de Bois-d'Arcy,
n'a pas eu que des expériences
positives au cours de ses douze ans de
travail en prison. Cette fois, son amitié
ne sera pas trahie. Libre, Eddy s'est
fait baptiser. Le pasteur l'a choisi comme
parrain pour sa fille.
« Je suis devenu heureux en prison.
J'y ai appris. Mon beau-père m'avait
toujours dit que je n'étais bon
à rien. » Comme beaucoup
de détenus, Eddy a progressivement
rompu les relations avec sa petite amie,
une strip-teaseuse qui a vite tourné
les talons, mais aussi avec sa mère
et son père, qui se sont remis
en ménage. Les grands-parents,
eux, l'ont entouré jusqu'au bout.
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La sortie de prison
est le moment de tous les dangers pour les condamnés.
« Beaucoup se disent qu'au fond c'était mieux
à l'intérieur, explique Brice Demyé.
La liberté, c'est retrouver un monde hostile. Les anciens
détenus ne sont pas les bienvenus dans notre société.
» Ce jour de septembre 2001, à 16 heures, Eddy,
28 ans, est sorti avec une carte de téléphone
et 150 euros en poche. « Je n'étais déjà
plus habitué à l'espace. Je voyais flou »,
se souvient-il. Le pasteur l'a accueilli chez lui pendant
plusieurs mois. « Le premier matin, il a ouvert la fenêtre
de la chambre, qui donnait sur le jardin. Je ne voulais pas
sortir de cette chambre. A ce moment-là, j'ai eu l'impression
que des vers me sortaient du corps. » Puis Eddy a passé
le seuil. Le goût du premier petit déjeuner en
famille de sa vie demeure sur ses lèvres.
Le pasteur évoque la parabole biblique du fils prodigue,
reçu de si belle façon par son père après
des années d'errance qu'il suscita la jalousie de son
frère. « Avec les anciens détenus, il
faut être excessif, plaide-t-il. Je lui ai dit : «Ne
te préoccupe pas du gîte et du couvert. Tu dois
te reconstruire.» » L'énergie d'Eddy a
fait le reste. Au bout de quarante-huit heures, le jeune homme
avait trouvé du travail. Il s'est mis au triathlon,
a décroché des jobs à responsabilité,
à Paris, au Luxembourg, au Portugal.
Eddy s'est donné jusqu'en décembre pour trouver
des sponsors et partir... Il aimerait que Marc Ginisty, l'architecte
du Lune-de-Mer, le bateau qu'il convoite, soit son routeur.
Marc Ginisty ne s'est pas engagé, mais il l'encourage.
« La traversée, c'est une histoire humaine. »
Un autre l'a accomplie : Pascal Blond, aujourd'hui licencié
en philosophie et moniteur de sport, a ramé avec le
navigateur Jo Le Guen, en 1997, après quinze années
d'incarcération. La prison, a-t-il appris, «
colle à la peau des taulards ». Mais celui qui
part sur l'océan ne doit pas avoir peur de l'échec
: « C'est la mer qui décide. » Pour qu'un
jour la solitude subie se transforme en solitude choisie.
Ainsi s'achèvera la rédemption.
Nathalie Guibert
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